Que doit faire la France en 2027 pour l'IA et le numérique ?
QuedoitfairelaFranceen2027pourl'IAetlenumérique?
Nous subventionnons d'un côté ce que nous refusons d'acheter de l'autre. Comment peut-on dire que nous avons raté quelque chose que nous n'avons jamais vraiment essayé de faire ?
À l'approche de cette période charnière que seront les élections présidentielles de 2027, probablement suivies très rapidement, je le pense, par des élections législatives, nous allons naturellement voir s'affronter différentes visions de la France sur de nombreux sujets. L'intelligence artificielle et le numérique doivent en faire partie.
Je ne prétends évidemment pas avoir la solution parfaite. Mais je pense qu'un lecteur averti pourra au moins ressortir de cet article avec quelques idées, quelques désaccords peut-être, et surtout quelques axes de réflexion.
D'où je parle
Avant toute chose, sur ce genre de sujet, je pense qu'il est important de savoir d'où parle celui qui écrit. Quelle est sa position initiale ? Quels sont ses biais ? Quelle vision défend-il avant même de commencer son raisonnement ?
Je vais donc vous mâcher le travail.
Le numérique est un domaine que je côtoie tous les jours depuis maintenant huit ans, et dans lequel je rêvais déjà d'évoluer lorsque j'étais étudiant. Plus particulièrement aujourd'hui : l'intelligence artificielle.
Et je défends la question de la souveraineté numérique depuis le début de ma carrière. Quand on travaille dans l'informatique, on comprend assez rapidement que la donnée, donc, finalement, l'information, est une forme de pouvoir. Et que ce pouvoir doit être protégé, à l'échelle de l'individu, de l'entreprise comme de l'État.
Pour autant, je ne défends pas une vision extrême ou autarcique de la souveraineté. Je ne pense pas que la France doive absolument tout produire seule, ni que chaque logiciel utilisé dans notre pays doive être français ou même européen. La coopération entre États et entreprises étrangères peut évidemment être bénéfique, notamment lorsque nous ne disposons pas des compétences nécessaires ou simplement lorsque le sujet n'est pas particulièrement sensible.
Par exemple, je n'ai absolument aucun problème à ce que mon futur GTA VI utilise une IA américaine pour faire parler ses PNJ. De la même manière, si une IA américaine m'aide à reformuler une réponse destinée à être publiée sur LinkedIn, la question de souveraineté me paraît relativement secondaire, outre, peut-être, celle de la spontanéité du message.
Mon approche sur ce sujet consiste donc à essayer d'être le plus juste et mesuré possible. Et forcément, cela rend la réponse beaucoup plus compliquée que :
« De toute façon, nous n'avons personne au niveau en Europe. »
ou, à l'inverse :
« Il suffit de passer au 100 % open source pour être souverains. »
La réalité est quelque part entre les deux. Et c'est précisément cette zone grise que j'aimerais explorer dans cet article.
Le constat
Commençons par le plus simple : le constat économique.
Le déficit numérique européen représenterait aujourd'hui environ 264 milliards d'euros par an. Autrement dit, une part gigantesque de la valeur générée par nos usages numériques quitte chaque année l'Europe pour financer principalement des entreprises américaines.
Ce sujet n'est évidemment pas nouveau. Emmanuel Macron lui-même déclarait récemment :
« Nous avons raté le virage du cloud souverain européen. »
Mais cette phrase me pose un problème.
Attention : je ne parle pas ici des industriels. Des entreprises françaises et européennes construisent depuis des années des infrastructures cloud, développent des logiciels, investissent et essaient de concurrencer les acteurs américains.
Je parle plutôt de la commande publique et de la commande des plus grands acteurs économiques de notre territoire. Parce qu'on peut difficilement demander à une industrie européenne d'émerger si, lorsqu'elle commence à exister, ses principaux clients potentiels continuent systématiquement d'acheter ailleurs.
Nous avons des acteurs. Ce qui leur manque, c'est le marché
Nous avons aujourd'hui des entreprises européennes du cloud qui se battent pour reprendre du terrain à AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud. Et, assez ironiquement, la situation géopolitique actuelle commence probablement à les aider.
Merci, quelque part, au franc-parler du président Trump : il n'a pas créé la dépendance européenne aux technologies américaines, mais il a rendu beaucoup plus visible une réalité qui existait déjà.
Une entreprise américaine reste soumise au droit américain. Et le fait que ses serveurs soient installés à Paris, Francfort ou Amsterdam ne fait pas nécessairement disparaître cette réalité juridique.
C'est là qu'apparaît parfois une forme de sovereignty washing :
« Vos données sont hébergées en Europe, donc elles sont souveraines. »
Ce raccourci est beaucoup trop simple. La localisation physique des données n'est qu'une composante de la souveraineté. Il faut également regarder la juridiction applicable, la propriété de la technologie, la capacité à maintenir le service, sa réversibilité ou encore la possibilité qu'un acteur extérieur interrompe l'accès à certaines briques.
Les offres comme Bleu, portée par Orange et Capgemini autour des technologies Microsoft, ou S3NS, portée par Thales avec Google Cloud, rendent cette discussion particulièrement intéressante. Ces structures françaises peuvent réduire certains risques juridiques et opérationnels et répondent à de véritables besoins. Certaines ont notamment cherché ou obtenu la qualification SecNumCloud, l'un des principaux référentiels français en matière de sécurité du cloud.
Mais cela ne signifie pas pour autant que la dépendance technologique disparaît.
C'est précisément ce qui me fait parfois hausser un sourcil lorsque ces solutions sont présentées comme l'aboutissement de notre souveraineté numérique. Et je ne suis pas le seul : j'ai déjà rencontré un bon nombre d'acteurs de la tech assez dubitatifs sur ces solutions et leur « positionnement singulier ».
Qu'on ne se méprenne pas. Je n'ai aucune inimitié particulière envers les entreprises américaines, ni envers Bleu ou S3NS. Je pense même qu'elles ont une place intéressante dans notre écosystème. Le problème apparaît lorsque nous considérons qu'il n'existe aucune alternative crédible possible, et que nous organisons ensuite nos politiques publiques autour de cette hypothèse.
Car cette hypothèse finit par devenir autoréalisatrice. Si nous ne commandons jamais aux alternatives européennes parce qu'elles sont trop petites, elles resteront trop petites parce que nous ne leur commandons jamais rien.
Nous subventionnons d'un côté ce que nous refusons d'acheter de l'autre
C'est probablement là que se situe l'une des incohérences les plus importantes de notre politique industrielle numérique.
Nous dépensons beaucoup d'argent pour soutenir nos startups, financer la recherche, accompagner l'innovation ou faire émerger des technologies souveraines. Puis, lorsque vient le moment de passer une commande importante, nous choisissons très souvent les acteurs dominants existants.
Le Sénat fait d'ailleurs un constat particulièrement sévère sur ce point. Sa commission d'enquête sur la commande publique relève des difficultés persistantes de l'État à soutenir les startups et PME françaises et européennes dans ses propres marchés. Elle souligne notamment que seulement 1,75 milliard d'euros de commande publique avait été consacré aux startups en 2022, une part extrêmement faible de l'ensemble des achats publics.
Si nous voulons réellement réindustrialiser la France et l'Europe, y compris dans le numérique, nous devons probablement sortir d'une politique reposant presque exclusivement sur les aides et commencer à réfléchir davantage en termes de contrats. Pour résumer brutalement l'idée : revoir la stratégie d'achat de l'État et encourager les grands acteurs français à utiliser leur propre demande pour faire monter en capacité des entreprises françaises et européennes.
C'est très différent d'une subvention. Une subvention permet à une entreprise de travailler quelques mois ou quelques années sur une technologie. Un contrat lui permet d'embaucher, d'investir, de construire une infrastructure, d'améliorer son produit et surtout de démontrer à ses prochains clients que quelqu'un lui a déjà fait confiance.
« Ce qui manque, ce ne sont pas des subventions, ce sont des commandes »
Je reprends ici une phrase de Damien Lucas, CEO de Scaleway, prononcée à VivaTech en juin 2026 alors qu'il évoquait le développement d'une filière européenne de processeurs :
« Ce qui manque, ce ne sont pas des subventions, ce sont des commandes. »
Et Scaleway a décidé de mettre cette idée en pratique en annonçant l'achat de puces auprès du fabricant français VSORA.
La logique est intéressante. Scaleway aurait pu simplement expliquer que l'État devait davantage financer l'industrie européenne des semi-conducteurs. À la place, l'entreprise a décidé de devenir elle-même cliente.
C'est exactement ce que devrait provoquer une stratégie industrielle efficace : des acteurs qui ont intérêt à ce qu'une filière européenne existe et qui acceptent donc de participer à la construction de son marché. L'État devrait probablement raisonner de la même manière.
Le cas Mistral : une réussite européenne à regarder de près
Il faut malgré tout éviter de tomber dans un discours trop pessimiste. Mistral AI est probablement l'un des meilleurs contre-exemples récents à l'idée selon laquelle l'Europe serait incapable de faire émerger rapidement un acteur technologique de premier plan.
Créée en 2023, l'entreprise a levé 1,7 milliard d'euros en septembre 2025 pour une valorisation de 11,7 milliards d'euros, avec ASML comme investisseur principal. Début 2026, son rythme de revenus annualisé dépassait les 400 millions de dollars, contre environ 20 millions un an auparavant, et l'entreprise revendiquait plus d'une centaine de grands clients.
Surtout, Mistral ne grandit plus uniquement grâce à une image de « champion français de l'IA ». L'entreprise commence à décrocher de vrais contrats industriels : Airbus, BMW et EDF ont notamment choisi ses technologies pour différents usages d'ingénierie et d'IA industrielle. Airbus a depuis signé un accord de long terme avec Mistral pour développer et déployer des solutions d'IA souveraines, notamment sur des usages sensibles liés à la défense et à la propriété intellectuelle.
Il n'y a pas de recette secrète, il suffit de voir ce qui se dit dans les événements de la tech. Mistral n'est pas une entité chanceuse qui a émergé par magie. Elle avait un VRP très puissant à la tête de l'État, car il y avait une vraie volonté politique de faire émerger ce type d'acteur sur le territoire. Il suffit de voir aussi la composition de l'équipe de départ, l'expertise et les réseaux des fondateurs, qui ont été un accélérateur et sûrement un liant dans cette coopération État / grandes entreprises.
Cela n'enlève rien à l'exploit, c'est une simple réalité entrepreneuriale, et donc le talent de ses membres. Prenons son concurrent allemand qui a essayé de faire un « concurrent à OpenAI » : Aleph Alpha a fini par abandonner cette course au modèle et se faire racheter par Cohere, l'acteur canadien. Cela souligne aussi qu'il existera des échecs dans la stratégie économique que nous essayons de mener.
Ce cas est intéressant parce qu'il montre qu'un acteur européen peut rattraper une partie de son retard lorsqu'il bénéficie simultanément de capital, de talents, d'un marché et de grands clients prêts à lui faire confiance.
Cela ne signifie pas que Mistral a « gagné » la bataille de l'IA, ni qu'il faut en faire artificiellement notre champion unique. L'entreprise reste elle-même dépendante de nombreuses briques étrangères, notamment pour le calcul. Mais elle démontre quelque chose d'important :
Et c'est précisément là que la question de la commande devient centrale.
L'Europe commence néanmoins à bouger, de force
Un changement commence malgré tout à apparaître. Plusieurs administrations européennes cherchent aujourd'hui à réduire leur dépendance à certaines solutions américaines, notamment Microsoft, et se tournent davantage vers des solutions open source ou européennes.
Les motivations ne sont pas idéologiques, sinon cela aurait commencé il y a un moment : c'est une gestion du risque qui prend le pas. Elles sont aussi économiques : éviter d'être totalement dépendant des évolutions tarifaires d'un fournisseur. Elles deviennent, donc, également géopolitiques.
L'affaire du magistrat de la Cour pénale internationale sanctionné par les États-Unis a notamment montré à quel point une personne située en Europe peut être affectée dans sa vie quotidienne lorsque des entreprises américaines appliquent des sanctions décidées par leur gouvernement.
Le problème est donc économique, juridique, industriel et désormais clairement géopolitique. Et c'est probablement à partir de ce constat qu'il faut commencer à réfléchir à la suite.
Car dire qu'il faut « acheter européen » est facile. La vraie question est beaucoup plus complexe : comment organiser cette demande sans tomber dans le protectionnisme aveugle, financer des entreprises médiocres ou remplacer un monopole américain par un monopole européen ?
C'est là que les choses deviennent intéressantes.
Mesurer notre dépendance comme nous mesurons notre impact environnemental
Ce que nous ne mesurons pas, nous ne le maîtrisons pas.
Avant de chercher à réduire notre dépendance numérique, encore faudrait-il être capables de la mesurer. Cela peut sembler évident, mais nous avons déjà connu exactement le même problème sur un autre sujet : l'environnement.
Pendant longtemps, l'impact environnemental d'une entreprise était essentiellement considéré comme une externalité. Une entreprise publiait son chiffre d'affaires, sa marge, ses investissements ou sa dette. En revanche, la quantité de CO₂ nécessaire à son activité, sa consommation de ressources ou l'impact de sa chaîne de fournisseurs restaient beaucoup plus difficiles à voir.
Nous avons progressivement changé de logique. L'un des exemples les plus récents en Europe est la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive). Son principe est intéressant au-delà même du débat écologique : certaines entreprises doivent publier des informations standardisées sur leurs enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance.
Mais surtout, et c'est le plus important, elles doivent cartographier leurs propres fournisseurs. Cette idée était fondamentalement novatrice. Ne vous trompez pas : j'ai accompagné des startups sur ces sujets et rencontré des entreprises, même très importantes, qui n'avaient pas une idée précise de leur gestion de risque fournisseur.
Autrement dit, nous avons transformé quelque chose de difficile à observer en quelque chose que nous cherchons à mesurer, comparer et piloter.
Et ce changement n'est pas anodin. Lorsqu'un indicateur entre dans le reporting d'une entreprise, il finit également par entrer dans ses décisions. Il peut être regardé par son conseil d'administration, ses clients, ses banques, ses investisseurs ou ses salariés.
Le marché financier lui-même a progressivement commencé à intégrer une partie de ces risques. La littérature économique n'est pas parfaitement unanime sur leur ampleur, mais plusieurs travaux montrent que les émissions ou l'exposition au risque climatique peuvent avoir une incidence sur la valorisation ou le coût du capital des entreprises. Une étude internationale publiée en 2021 trouve par exemple une relation négative entre le niveau d'émissions déclaré et la valeur des entreprises observées.
Il faut toutefois rester prudent : cela ne signifie pas que chaque tonne de CO₂ supplémentaire retire mécaniquement quelques euros à une action. La relation entre pollution, risque et valorisation est beaucoup plus complexe, et certaines études observent même ce que les économistes appellent une « prime carbone » : les investisseurs peuvent exiger davantage de rendement pour accepter de détenir des entreprises fortement exposées au risque climatique.
Mais c'est justement cela qui m'intéresse ici. Le carbone est devenu, au moins en partie, un risque économique mesurable. Pourquoi n'en serait-il pas de même demain pour notre dépendance numérique, dont l'impact business est plus palpable encore (kill switch, licences, réglementation) ?
Une dette numérique que nous savons très mal mesurer
Prenons une entreprise française fictive. Elle utilise Microsoft 365 pour sa bureautique, Azure pour une partie de son infrastructure, Salesforce pour son CRM, GitHub pour héberger son code, les API d'OpenAI pour certaines fonctionnalités et des GPU NVIDIA dont les logiciels reposent largement sur CUDA.
Aucun de ces choix n'est nécessairement mauvais individuellement. Le problème apparaît lorsque l'on regarde l'ensemble.
- Que se passe-t-il si un fournisseur augmente brutalement ses prix ?
- Combien coûterait réellement une migration ? Combien de temps faudrait-il pour changer ?
- Existe-t-il une alternative techniquement crédible ?
- Les données peuvent-elles être récupérées facilement ?
- Les équipes possèdent-elles encore les compétences nécessaires pour opérer une solution différente ?
- Le fonctionnement de l'entreprise dépend-il d'une juridiction étrangère ?
- La technologie utilisée repose-t-elle elle-même sur une autre dépendance que nous n'avons pas identifiée ?
Nous savons très bien répondre à une question comme : « Quel est votre chiffre d'affaires réalisé aux États-Unis ? » Nous sommes beaucoup moins capables de répondre à :
Et pourtant, pour certaines entreprises, la deuxième question peut être au moins aussi stratégique que la première.
Les différents travaux réalisés en France sur la souveraineté numérique commencent d'ailleurs à aller dans cette direction. Le rapport sur la coopération entre le public, le privé et les communs numériques insiste notamment sur la nécessité d'établir et de maintenir une cartographie des briques numériques utilisées et disponibles. Il rappelle également qu'une stratégie de souveraineté suppose d'abord de connaître précisément ses dépendances.
Créons un bilan de dépendance numérique
Je pense que nous devrions progressivement créer l'équivalent numérique de ce que nous avons commencé à construire avec les indicateurs environnementaux. Pas nécessairement une nouvelle usine administrative de plusieurs centaines de pages. Mais un bilan de dépendance numérique, fondé sur quelques indicateurs communs.
Pour chaque grande brique du système d'information d'une organisation, nous pourrions par exemple regarder :
- La dépendance juridique. À quelle juridiction appartient réellement le fournisseur ? Existe-t-il des lois extraterritoriales susceptibles de s'appliquer ?
- La dépendance technique. La technologie repose-t-elle sur des formats ou des composants propriétaires ? Peut-on réellement la remplacer ?
- La réversibilité. Combien coûterait une migration ? Combien de temps prendrait-elle ? Peut-on récupérer les données dans un format exploitable ?
- La concentration. Combien de fournisseurs différents sont capables de fournir la même fonction ?
- La dépendance aux compétences. Les compétences permettant d'exploiter ou de maintenir cette technologie existent-elles encore en France ou en Europe ?
- La dépendance de second niveau. Un fournisseur présenté comme européen dépend-il lui-même entièrement d'une technologie américaine ou asiatique indispensable à son fonctionnement ?
Une dépendance technologique peut devenir une dépendance juridique
Il existe depuis longtemps un exemple particulièrement parlant de ce phénomène dans l'industrie de défense et le spatial : ITAR, pour International Traffic in Arms Regulations.
ITAR est le régime américain qui contrôle l'exportation, mais également dans certaines situations la réexportation ou le transfert, de matériels, services et données techniques de défense relevant de la réglementation américaine. Ainsi, intégrer certains composants américains dans un système européen peut imposer des contraintes sur ce qu'il sera ensuite possible de faire de ce système, notamment lorsqu'il doit être transféré ou exporté vers un autre pays.
Ce n'est d'ailleurs pas une inquiétude théorique inventée par quelques défenseurs de la souveraineté européenne. La Commission européenne relevait déjà que les industriels européens utilisant certains composants américains pouvaient devoir obtenir l'accord préalable des États-Unis pour les transférer ensuite vers des pays tiers.
Le spatial européen cherche pour cette raison depuis des années à développer certaines technologies « ITAR-free ». L'Agence spatiale européenne présente par exemple son moteur EuroSMG, conçu et fabriqué en Europe sans composants soumis à ITAR, comme participant directement à son objectif d'indépendance stratégique de la chaîne d'approvisionnement européenne.
C'est une excellente illustration de ce que nous devrions apprendre à mesurer dans le numérique. La question n'est donc pas uniquement « où cette technologie a-t-elle été fabriquée ? », mais également :
Une solution peut ainsi être française dans son assemblage final, européenne dans son hébergement, voire développée majoritairement par des équipes européennes, tout en conservant une dépendance stratégique à une brique étrangère difficilement substituable. C'est exactement ce que devrait faire apparaître un bilan de dépendance numérique : les dépendances de premier niveau, mais aussi les dépendances en cascade qui se cachent derrière elles.
Et, dans le cas de l'open source, nous y reviendrons, une question supplémentaire : qui contrôle réellement le projet ? Parce qu'un dépôt GitHub public ne signifie pas nécessairement que nous possédons la capacité industrielle permettant de maintenir le logiciel.
L'objectif ne serait pas d'arriver à un ridicule « 82,4 % souverain ». Mais de faire apparaître les concentrations critiques et les situations dans lesquelles une entreprise, une administration ou même un pays n'a plus réellement de plan B. On pourrait alors imaginer un indicateur comparable à une exposition au risque :
- Cloud : dépendance forte
- Bureautique : dépendance critique
- IA : dépendance moyenne
- Cybersécurité : dépendance faible
- Bases de données : dépendance forte
Puis suivre son évolution dans le temps.
Une méthodologie commence déjà à émerger
Cette idée n'est d'ailleurs pas complètement théorique. En France, aDRI (A Digital Resilience Initiative), portée notamment par Yann Lechelle, David Djaïz et Arno Pons, travaille justement à la création d'un Indice de Résilience Numérique (IRN).
L'objectif affiché est assez proche de ce que je décris ici : permettre aux entreprises d'avoir une vision plus claire, complète et objectivée de leurs dépendances et vulnérabilités numériques, afin de sortir d'évaluations aujourd'hui souvent réalisées en silos entre cybersécurité, continuité d'activité, achats, RGPD ou conformité.
L'initiative cherche notamment à créer un langage commun permettant de faire remonter ces sujets jusqu'aux directions générales et aux comités exécutifs, avec à terme un indicateur synthétique de résilience numérique. Je trouve la démarche particulièrement intéressante parce qu'elle participe exactement au changement de logique que je défends ici : passer d'un débat essentiellement politique autour de la souveraineté à une capacité à mesurer concrètement les dépendances numériques d'une organisation.
La méthodologie est encore jeune et devra naturellement faire ses preuves : quelles dépendances mesurer ? Comment les pondérer ? Comment éviter qu'un score global masque une vulnérabilité critique sur une seule brique ? Et surtout, comment rendre comparable la situation d'entreprises aux systèmes d'information extrêmement différents ?
Mais ce caractère encore balbutiant n'est pas un problème. Les indicateurs environnementaux eux-mêmes ne sont pas apparus parfaitement formés du jour au lendemain. Ils ont été progressivement normalisés, enrichis et intégrés dans les processus de décision.
Mon « bilan de dépendance numérique » pourrait donc parfaitement ne pas être un nouvel indicateur inventé par l'État. Il pourrait au contraire s'appuyer sur ce type de travaux, les compléter, les confronter à d'autres méthodologies européennes et progressivement faire émerger un standard commun. Car avant de décider quelles dépendances nous voulons réduire, encore faut-il commencer par être capables de les voir.
Ce qui est mesuré finit par devenir un critère de décision
C'est probablement l'une des principales leçons à retenir du reporting environnemental. Il est évidemment possible de critiquer la CSRD : son coût administratif, sa complexité et son périmètre ont fait l'objet de débats importants.
L'Europe elle-même est d'ailleurs revenue sur une partie de son ambition initiale. Dans le cadre de son paquet de simplification « Omnibus », les institutions européennes ont fortement réduit le nombre d'entreprises devant obligatoirement produire ce reporting. En février 2026, le Conseil a validé un périmètre centré sur les entreprises de plus de 1 000 salariés et 450 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel net.
Aux États-Unis, le mouvement est encore plus marqué. Depuis le retour de Donald Trump, le cadre fédéral américain sur le reporting climatique connaît un retournement spectaculaire. En mai 2026, la SEC a proposé de supprimer entièrement les règles de publication d'informations climatiques qu'elle avait adoptées quelques années auparavant.
Je ne cite pas ces évolutions pour déterminer ici qui a raison sur le fond du débat environnemental. Personnellement, je pense que l'on peut faire « quelque chose d'intéressant, sans se prendre la tête ». Elles montrent surtout autre chose :
C'est précisément le problème de notre souveraineté numérique. Nous parlons énormément de dépendance. Mais nous continuons à très peu la mesurer.
Environnement et souveraineté peuvent poursuivre le même objectif
Il existe enfin une autre raison pour laquelle le parallèle avec l'environnement me semble intéressant : ces deux objectifs ne sont pas toujours concurrents.
Prenons l'intelligence artificielle. Faire fonctionner un modèle nécessite du calcul. Ce calcul nécessite des datacenters. Ces datacenters nécessitent de l'électricité. Choisir l'endroit où nous exécutons une charge de calcul revient donc simultanément à choisir une infrastructure, une juridiction, un fournisseur, des technologies et un mix énergétique.
Dans certains cas, déplacer du calcul vers une infrastructure française ou européenne peut donc répondre à la fois à un objectif de réduction de dépendance et à un objectif environnemental.
La France dispose notamment d'un système électrique particulièrement décarboné par rapport à de nombreuses régions du monde. Cela ne signifie évidemment pas que tout datacenter français est automatiquement plus écologique qu'un datacenter américain : le résultat dépend de l'emplacement exact, de l'efficacité de l'infrastructure, de son approvisionnement électrique et du matériel utilisé.
Mais cela signifie que les deux politiques peuvent parfois aller dans le même sens. C'est même un point qu'il faudra intégrer dans notre réflexion industrielle : si demain l'Europe souhaite héberger une part plus importante du calcul lié à l'intelligence artificielle, le coût et l'origine de l'énergie deviendront eux-mêmes un élément de souveraineté numérique.
Faire apparaître le risque pour pouvoir agir dessus
À terme, j'aimerais même que nous soyons capables de poser une question aujourd'hui assez inhabituelle : une entreprise extrêmement dépendante technologiquement doit-elle être considérée comme plus risquée qu'une entreprise capable de changer rapidement de fournisseurs ?
Cela me paraît finalement assez logique. Une entreprise dépendante d'un fournisseur unique qui peut augmenter ses prix, modifier ses licences, supprimer un produit ou devenir inaccessible à la suite d'un événement géopolitique ou économique possède une forme de risque opérationnel supplémentaire.
Aujourd'hui, ce risque est généralement dilué dans les analyses traditionnelles. Demain, nous pourrions peut-être parler d'une véritable « prime » de dépendance numérique, de la même manière que les marchés commencent à intégrer certaines formes de risque climatique.
Nous n'en sommes évidemment pas encore là. Mais avant même d'imaginer que les investisseurs, les banques ou les assureurs commencent à valoriser ce risque, l'État pourrait commencer par se l'appliquer à lui-même. Avant chaque grande décision numérique, une administration devrait pouvoir répondre à quelques questions simples :
- De qui allons-nous dépendre ?
- Pour combien de temps ?
- Quel serait le coût réel pour en sortir ?
- Existe-t-il une alternative européenne ?
- Et si elle n'existe pas aujourd'hui, avons-nous intérêt à faire en sorte qu'elle existe demain ?
Car avant de parler de préférence européenne, de commande publique ou de politique industrielle, il nous faut commencer par savoir précisément où se situent nos dépendances. Ce que nous avons commencé à faire avec le carbone, nous devons maintenant apprendre à le faire avec notre dépendance numérique : la rendre visible avant d'espérer la réduire.
Cartographier la chaîne de valeur pour trouver nos vrais trous stratégiques
Nous ne pouvons pas tout fabriquer, alors choisissons.
Avant de décider où investir, encore faut-il savoir précisément ce que nous possédons déjà et ce qui nous manque réellement. Il faudrait donc cartographier l'ensemble de la chaîne de valeur numérique, depuis les matières premières jusqu'aux applications finales : semi-conducteurs, architectures, datacenters, cloud, systèmes d'exploitation, bases de données, modèles d'IA, middleware, cybersécurité, logiciels et services.
Pour chaque couche, la question serait simple : existe-t-il une capacité française ? Une capacité européenne ? Cette dépendance est-elle acceptable, critique ou stratégique ? L'objectif ne doit surtout pas être de combler tous les trous, mais d'identifier ceux dont l'absence peut réellement limiter notre autonomie future.
| Couche | Ce qu'elle contient | Acteurs mondiaux typiques | Acteurs européens / français à regarder |
|---|---|---|---|
| 1. Matières premières | Silicium, cuivre, aluminium, lithium, cobalt, nickel, terres rares, gallium, germanium | Chine, Australie, Chili, RDC + groupes miniers internationaux | Eramet, Imerys, Solvay… |
| 2. Raffinage & matériaux avancés | Raffinage des métaux, wafers, substrats, matériaux semi-conducteurs, aimants | Entreprises chinoises, japonaises, coréennes, américaines | Soitec, Siltronic, Umicore… |
| 3. Machines de fabrication | Lithographie, gravure, dépôt, métrologie, équipements de fabs | Applied Materials, Lam Research, KLA, Tokyo Electron | ASML, ASM International… |
| 4. Conception des puces | CPU, GPU, NPU, accélérateurs IA, MCU, puces radio | NVIDIA, AMD, Qualcomm, Apple, Broadcom | STMicroelectronics, NXP, Infineon, VSORA, SiPearl… |
| 5. IP & architectures | ISA, cœurs CPU, interfaces, IP de conception | Arm, x86 Intel/AMD, NVIDIA | Écosystème RISC-V, Codasip… |
| 6. EDA | Logiciels permettant de concevoir les puces | Synopsys, Cadence, Siemens EDA | Faiblesse européenne importante à examiner |
| 7. Fonderies | Fabrication physique des puces | TSMC, Samsung, Intel | STMicroelectronics, GlobalFoundries Europe, Infineon ; capacités avancées limitées |
| 8. Packaging & mémoire | HBM, DRAM, NAND, packaging avancé | SK Hynix, Samsung, Micron, TSMC | Très gros point de dépendance à examiner |
| 9. Serveurs & hardware | Serveurs, cartes GPU, stockage, équipements HPC | Dell, HPE, Supermicro, NVIDIA | Eviden, OVHcloud côté intégration, fabricants spécialisés |
| 10. Énergie | Production électrique, raccordement réseau, refroidissement | Fortement territorialisé | EDF, RTE, Engie… |
| 11. Datacenters | Bâtiments, refroidissement, alimentation, exploitation | Equinix, Digital Realty, hyperscalers | OVHcloud, Scaleway, Data4, Iliad… |
| 12. Réseaux & télécoms | Fibre, 5G/6G, backbone, câbles sous-marins, routeurs | Cisco, Huawei, hyperscalers | Nokia, Ericsson, Orange, Alcatel Submarine Networks… |
| 13. Cloud IaaS | Compute, stockage, réseau | AWS, Azure, GCP | OVHcloud, Scaleway, Outscale, Aruba… |
| 14. Cloud PaaS / middleware | Kubernetes, bases de données, messaging, serverless | AWS, Microsoft, Google, MongoDB, Confluent… | Nombreux acteurs mais forte dépendance aux technologies US / open source |
| 15. Systèmes d'exploitation | Serveur, desktop, mobile, embarqué | Microsoft, Apple, Google | Linux / open source ; distributions et intégrateurs européens |
| 16. Runtime IA | CUDA, compilateurs, kernels, moteurs d’inférence | NVIDIA/CUDA, AMD ROCm, Google | Probablement l’un des trous stratégiques majeurs |
| 17. Frameworks IA | Entraînement et développement | PyTorch, JAX, TensorFlow | Hugging Face comme acteur européen d’origine, écosystème open source |
| 18. Infrastructure IA | Serving, orchestration, vector DB, MLOps, RAG, agents | Très grand nombre d’acteurs US | Mistral, LightOn, Dust, Adaptive ML, Socle.ai et autres selon sous-couche |
| 19. Modèles fondamentaux | LLM, vision, speech, multimodal | OpenAI, Anthropic, Google, Meta, xAI, Alibaba… | Mistral AI, Aleph Alpha, Black Forest Labs… |
| 20. Données | Corpus, données industrielles, cartographie, santé, données publiques | Big Tech + grands data brokers | IGN, OpenStreetMap, data.gouv, acteurs sectoriels… |
| 21. Applications IA | Chat, copilots, logiciels métiers | Microsoft, OpenAI, Salesforce, ServiceNow… | Énorme tissu européen de SaaS et startups |
| 22. Capteurs | Caméras, lidar, radar, IMU, GPS/GNSS | Sony, Bosch, Velodyne/Ouster… | Bosch, Valeo, Thales, Safran… |
| 23. Actionneurs / moteurs | Moteurs électriques, servos, transmissions | Chine, Japon, Allemagne… | Siemens, Schneider, Bosch Rexroth, fabricants spécialisés |
| 24. Robotique industrielle | Bras, cobots, contrôleurs | Fanuc, Yaskawa, ABB | ABB, KUKA, Stäubli… |
| 25. Robotique autonome | Robots mobiles, humanoïdes, perception/contrôle | Tesla, Figure, Boston Dynamics, Unitree | Exotec, Wandercraft, startups européennes |
| 26. Drones, composants | Moteurs, batteries, contrôleurs de vol, GNSS, caméras, radios | Forte chaîne chinoise notamment | Safran, Thales, Exail, Lynred, fabricants spécialisés |
| 27. Drones, plateformes | Drone complet | DJI, Autel, Anduril… | Parrot, Delair, Quantum Systems, Tekever… |
| 28. Navigation / positionnement | GPS/GNSS, navigation inertielle | GPS américain, BeiDou chinois | Galileo, Safran, Thales… |
| 29. Communication sécurisée | Radio, satellite, datalink | Starlink, acteurs US | Thales, Airbus, Eutelsat/OneWeb, SES… |
| 30. Software robotique | ROS, simulation, autonomie, perception | ROS/Open Robotics, NVIDIA Isaac | Écosystème européen fragmenté |
| 31. Modèles embarqués / Edge AI | Vision, navigation, décision locale | NVIDIA Jetson, Qualcomm | Hailo est israélien ; acteurs européens à identifier |
| 32. Produit final / interface | Le fameux « chat », copilote, robot ou drone utilisé par le client | ChatGPT, Copilot, Gemini, DJI… | Mistral Le Chat, applications européennes, industriels européens |
En réalité, on a un tronc commun
Le point vraiment intéressant apparaît lorsqu'on ne regarde plus les filières séparément. La chaîne se lit alors comme un empilement : matières premières → matériaux et composants → machines de fabrication → semi-conducteurs → serveurs, électronique et capteurs → énergie, datacenters et réseaux → cloud, systèmes et runtime → IA, logiciels et données. Et c'est seulement au sommet que la chaîne se divise en trois débouchés : le chat et le SaaS, la robotique, les drones.
L'UE reconnaît aujourd'hui explicitement ce lien : le Chips Act 2.0 cherche notamment à rapprocher fabricants de semi-conducteurs et secteurs consommateurs comme les datacenters, le cloud et les futures AI Gigafactories. De son côté, EuroHPC compte désormais 19 AI Factories européennes et développe en parallèle les futures AI Gigafactories destinées à l'entraînement de très grands modèles.
Deux dimensions à ajouter à cette carte
La première serait l'origine de la maîtrise :
- 🇫🇷 capacité française
- 🇪🇺 capacité européenne
- 🤝 dépendance envers un partenaire considéré acceptable
- ⚠️ forte dépendance extra-européenne
- 🔴 dépendance critique / absence d'alternative
La seconde serait le type de maîtrise. Et c'est encore plus important que la nationalité de l'entreprise :
- R&D : savons-nous concevoir la technologie ?
- Production : pouvons-nous réellement la fabriquer ?
- Opération : pouvons-nous l'exploiter sans assistance extérieure ?
- Maintenance : pouvons-nous la maintenir dix ans ?
- Gouvernance : pouvons-nous influencer son évolution ?
- Substitution : avons-nous un plan B ?
Cela éviterait un travers du type : « ASML est européen, donc les semi-conducteurs sont maîtrisés en Europe. » Non. ASML nous donne une position stratégique exceptionnelle sur une brique de la chaîne, tandis que l'Europe demeure dépendante sur d'autres. Le JRC documente précisément ces dépendances différentes selon les segments de la chaîne des semi-conducteurs.
Voir cette chaîne de valeur dans son ensemble permet surtout d'éviter une erreur assez classique : raisonner secteur par secteur alors que beaucoup de ces secteurs reposent en réalité sur les mêmes briques technologiques. L'intelligence artificielle, le cloud, la robotique ou encore les drones ne sont pas quatre industries totalement indépendantes. Elles partagent une grande partie de leurs fondations.
Prenons l'exemple des semi-conducteurs dédiés à l'intelligence artificielle. À première vue, on pourrait considérer qu'il s'agit d'un sujet propre aux grands modèles de langage ou aux datacenters. En réalité, les mêmes briques de calcul peuvent être utilisées pour la vision par ordinateur, la robotique autonome, les drones, les véhicules ou encore le calcul embarqué.
Autrement dit, un investissement réalisé sur une brique commune peut produire des effets dans plusieurs filières à la fois. C'est précisément là que la cartographie devient utile : elle ne sert pas uniquement à chercher ce qui nous manque, elle permet aussi d'identifier les endroits où un effort concentré peut avoir le plus grand effet de levier industriel.
Plutôt que de financer séparément une « stratégie IA », une « stratégie robotique », une « stratégie drone » ou une « stratégie cloud », chacune avec ses propres budgets et ses propres priorités, il faut commencer par regarder les dépendances qu'elles ont en commun. La question devient alors moins « dans quel secteur devons-nous investir ? » que :
On pourrait presque mesurer cet effet de levier stratégique à partir de trois critères : le niveau de criticité de la technologie, le nombre de filières qui en dépendent et la faiblesse actuelle de la capacité française ou européenne à la produire, la maintenir ou la remplacer.
Toutes les briques ne méritent donc pas le même niveau d'effort. Certaines technologies très spécifiques peuvent rester dépendantes de fournisseurs étrangers sans créer de risque majeur : présence de suffisamment d'acteurs différents ayant des enjeux différents, temps long avant un besoin en cas d'arrêt logistique. À l'inverse, une dépendance sur une brique transversale (semi-conducteurs avancés, infrastructures de calcul, certains runtimes, réseaux, navigation ou cybersécurité) peut fragiliser simultanément plusieurs secteurs.
Rapidement, certaines cases apparaissent comme stratégiques
Une fois cette chaîne mise à plat, certaines dépendances ressortent presque immédiatement. Pas forcément parce qu'aucun acteur européen n'existe, mais parce que nous ne disposons pas toujours d'un acteur suffisamment fort, d'une capacité industrielle suffisante ou d'une alternative crédible à l'échelle mondiale.
🔴 Trous / dépendances vraiment inquiétants
- HBM / mémoire avancée
- Fonderie leading-edge
- GPU / accélérateurs IA à très grande échelle
- Runtime portable capable de réduire la dépendance à CUDA
🟠 Nous avons déjà les acteurs mais pas encore la masse critique : cloud hyperscale / PaaS, compute IA embarqué et physical AI, logiciel et infrastructure IA.
🟡 Position européenne déjà stratégique à préserver : l'EDA, grâce notamment à Siemens EDA.
| Brique | Acteurs français / européens existants | Fournisseurs étrangers dominants | Risque principal |
|---|---|---|---|
| 1. Accélérateurs IA / GPU | VSORA 🇫🇷 ; Axelera AI 🇳🇱 ; SiPearl 🇫🇷 côté CPU HPC/IA ; STMicroelectronics sur l’edge | NVIDIA 🇺🇸 très dominant ; AMD 🇺🇸 ; Google TPU 🇺🇸 sur son cloud | 🔴 Très fort |
| 2. Runtime des accélérateurs | Stacks propres de VSORA / Axelera ; projets européens encore fragmentés | CUDA / NVIDIA 🇺🇸 ; ROCm/AMD 🇺🇸 ; oneAPI/Intel 🇺🇸 | 🔴 Très fort |
| 3. EDA | Siemens EDA 🇩🇪 est un acteur mondial majeur ; initiatives EuroCDP / open source | Synopsys 🇺🇸, Cadence 🇺🇸 | 🟠 Oligopole extrêmement concentré |
| 4. HBM / mémoire avancée | Pas de fabricant européen de HBM à grande échelle identifié | SK Hynix 🇰🇷, Samsung 🇰🇷, Micron 🇺🇸 | 🔴 Oligopole de trois groupes |
| 5. Fonderie avancée | STMicroelectronics 🇫🇷🇮🇹, Infineon 🇩🇪, GlobalFoundries Dresden ; ESMC/TSMC en Allemagne bientôt | TSMC 🇹🇼 ; Samsung 🇰🇷 ; Intel 🇺🇸 | 🔴 Très fort sur les nœuds de pointe |
| 6. Cloud hyperscale / PaaS | OVHcloud, Scaleway, Clever Cloud 🇫🇷 ; IONOS, STACKIT 🇩🇪 ; Aruba 🇮🇹 | AWS, Microsoft Azure, Google Cloud 🇺🇸 | 🔴 Concentration + profondeur de catalogue |
| 7. Compute embarqué robotique / drones | STMicroelectronics, NXP 🇳🇱 ; VSORA ; Axelera AI | NVIDIA Jetson 🇺🇸, Qualcomm 🇺🇸 ; divers fournisseurs asiatiques | 🟠 à 🔴 selon le niveau de performance |
| 8. Briques logicielles IA | Mistral AI 🇫🇷, Qdrant 🇩🇪, Clever Cloud 🇫🇷, acteurs européens spécialisés ; écosystème open source | NVIDIA, Microsoft, Google, AWS, OpenAI et nombreux projets US | 🟠 Très fragmenté plutôt qu’absence totale |
1. Accélérateurs IA / GPU
Ici, il faut nuancer fortement le « l'Europe n'a rien ». En France, VSORA développe des processeurs dédiés à l'inférence IA, pour les datacenters comme pour l'edge : son Jotunn8 a atteint l'étape du tape-out en 2025. Aux Pays-Bas, Axelera AI développe également ses propres accélérateurs ; l'entreprise a levé 250 M$ début 2026 et ses accélérateurs ont été sélectionnés pour une partition d'inférence d'une AI Factory EuroHPC.
SiPearl est légèrement différent : son cœur de métier est le CPU haute performance européen, notamment pour HPC, IA et datacenters, plutôt qu'un équivalent direct du GPU NVIDIA.
Le problème est donc moins « nous ne savons pas concevoir de puces IA » que « nous ne possédons pas encore une plateforme européenne déployée à l'échelle de NVIDIA ».
NVIDIA reste le point de dépendance évident, avec AMD comme principal concurrent généraliste américain. C'est un risque particulièrement important parce que cette même brique irrigue cloud, IA, simulation, robotique et calcul scientifique. Plutôt que d'essayer d'atteindre un géant de front, on cherche à faire une avancée progressive sur des points où la concurrence peut être intéressante stratégiquement comme commercialement : ici les CPU haute performance, mais on peut aussi parler de LPU, d'IPU.
Les puces : le nerf de la guerreLe chapitre précédent détaille les architectures, les nœuds avancés et le verrou CUDA2. Le runtime : peut-être encore plus critique que la puce
« L'ère de la production est finie avec les agents de programmation, l'important maintenant c'est le run. »
Ludovic Fleury, CEO de Cloud IAM, conversation autour d'un café à Bourse.
Même si demain une entreprise européenne produit une excellente puce, elle doit convaincre les développeurs de quitter un écosystème logiciel construit depuis des années autour de CUDA.
Les concurrents disposent bien de leurs propres stacks : AMD avec ROCm, Intel avec oneAPI, Axelera ou VSORA avec leurs outils. Mais aucun écosystème européen n'a aujourd'hui une présence comparable à CUDA. C'est donc une dépendance particulière : ce n'est pas un monopole absolu sur le hardware, mais un verrouillage par l'écosystème logiciel. Et surtout, les grandes alternatives généralistes restent américaines.
C'est exactement le genre de case où une politique européenne pourrait chercher non pas nécessairement à inventer encore une API propriétaire, mais à favoriser un runtime ouvert et portable entre accélérateurs.
3. EDA : surprise, l'Europe possède déjà l'un des trois géants
Le marché mondial de l'EDA n'est pas simplement américain. Les trois acteurs structurants sont Synopsys 🇺🇸, Cadence 🇺🇸 et Siemens EDA, contrôlé par Siemens 🇩🇪. L'Europe possède donc déjà une position très importante. En 2026, Siemens participe d'ailleurs à EuroCDP, la plateforme européenne destinée à donner aux entreprises, chercheurs et startups un meilleur accès aux outils avancés d'EDA.
Le risque reste néanmoins énorme : nous sommes dans un oligopole mondial de quelques entreprises seulement. Si vous voulez concevoir une puce avancée mais que votre chaîne d'outils dépend de deux ou trois fournisseurs mondiaux, la souveraineté de la conception reste fragile.
C'est typiquement une case où la stratégie devrait peut-être être « renforcer ce que nous possédons déjà », plutôt que créer un nouveau champion de zéro. Et surtout surveiller et protéger l'existant : je ne connais pas la répartition actionnariale de Siemens, mais une rapide recherche montre que l'attention est de mise.
Structure actionnariale de SiemensDocument officiel (PDF, en anglais)4. HBM : probablement l'un des trous les plus nets
Ici, la situation est beaucoup plus brutale. La High Bandwidth Memory est devenue une brique essentielle des accélérateurs IA modernes : disposer de capacités de calcul gigantesques ne sert à rien si les processeurs ne peuvent pas accéder suffisamment rapidement aux données.
Or la production mondiale de HBM reste aujourd'hui concentrée autour de trois groupes : SK Hynix (Corée du Sud), Samsung (Corée du Sud) et Micron (États-Unis). Ces trois entreprises dominent encore le marché en 2026 et sont au cœur de la transition vers HBM4. Je ne vois aujourd'hui aucun équivalent européen industriel capable de produire cette mémoire à une échelle comparable.
Nous avons donc ici une double concentration : par entreprise et par géographie, essentiellement entre la Corée du Sud et les États-Unis.
Cela ne signifie évidemment pas qu'il faille immédiatement décider de construire une usine HBM française. Le coût d'entrée, le retard technologique et les volumes nécessaires pourraient rendre cette stratégie complètement absurde. À moins d'un plan malin avec les bonnes personnes, je me tournerais personnellement vers nos capitaines d'industrie tech pour avoir leur avis sur la question. Mais c'est incontestablement une dépendance qu'il faut cartographier et surveiller.
Et l'exemple chinois est intéressant, car il montre que c'est possible avec un effort de long terme. CXMT, créé en 2016, est parvenu en quelques années à devenir le quatrième fabricant mondial de DRAM, notamment grâce à une politique industrielle chinoise extrêmement volontariste. Son introduction à la Bourse de Shanghai en juillet 2026 lui a permis de lever environ 8,6 milliards de dollars, tandis que son cours progressait de plus de 460 % lors de sa première séance.
Le fabricant chinois de puces mémoire CXMT s’envole en BourseEuronews, juillet 2026CXMT n'est pas encore au niveau des trois leaders mondiaux sur la HBM : son activité reste principalement concentrée sur la DRAM classique et l'entreprise cherche justement à monter en capacité sur les mémoires destinées à l'IA. Mais son parcours montre quelque chose d'important : une dépendance industrielle considérée comme installée n'est pas nécessairement irréversible lorsqu'un pays décide d'y consacrer du capital, des compétences, des infrastructures et surtout un marché.
5. Fonderie avancée : l'Europe sait fabriquer des puces, mais pas les plus avancées
Nous avons de très grands industriels européens : STMicroelectronics, Infineon, NXP côté conception, ainsi que des fabs européennes de GlobalFoundries. Et l'Allemagne accueillera ESMC, la nouvelle usine commune avec TSMC, Bosch, Infineon et NXP. Mais cette usine produira principalement en 28/22 nm et 16/12 nm.
Ce sont d'excellents nœuds pour l'automobile et l'industrie. Mais ce n'est pas ce qui concurrence directement les technologies de pointe utilisées pour les GPU et CPU les plus avancés. Le projet Intel de Magdebourg devait précisément apporter une capacité européenne sous les 2 nm ; il a finalement été abandonné en 2025.
Intel annule officiellement son usine de Magdebourgit-daily.net (en anglais)Sur le très avancé, le risque reste donc principalement TSMC / Taïwan, avec Samsung en Corée et Intel aux États-Unis comme alternatives. Ce cas montre parfaitement pourquoi il faut distinguer « avons-nous une industrie ? » de « maîtrisons-nous la capacité précise dont nous aurions besoin en cas de crise ? »
6. Cloud : le problème n'est certainement pas l'absence d'acteurs européens
La France possède déjà OVHcloud, Scaleway, Cloud Temple, Clever Cloud, auxquels on peut ajouter en Europe IONOS, STACKIT, Aruba. OVHcloud revendique plus de 500 000 serveurs dans 46 datacenters. Scaleway propose désormais un portefeuille allant de l'IaaS au PaaS et à l'IA. Clever Cloud fournit une couche PaaS européenne avec runtimes, bases managées et services de déploiement.
Donc dire « nous n'avons pas de cloud européen » est faux. Le problème est plutôt : nous n'avons pas encore un AWS européen. AWS, Azure et GCP disposent d'un avantage considérable en nombre de services, régions, intégrations, écosystème développeur et capacité financière.
La bonne nouvelle est que la commande publique peut ici avoir un impact immédiat, puisqu'il ne faut pas attendre dix ans qu'une entreprise soit créée. La Commission européenne a d'ailleurs attribué en avril 2026 un contrat cloud de 180 M€ sur six ans à plusieurs fournisseurs européens, dont Scaleway, STACKIT et des consortiums intégrant OVHcloud et Clever Cloud.
Ici la route commence à être tracée, merci aux industriels qui ont bataillé pendant un moment contre le « tout Microsoft ». L'objectif est maintenant de s'assurer de la continuité de leur effort. J'aime à dire dans ce type de situation que l'objectif n'est plus qu'ils gagnent parce qu'ils sont européens, mais parce qu'ils sont meilleurs. Il faut donc les aider à le devenir. Et un bon moyen de le vérifier est qu'ils gagnent des parts de marché en dehors de l'Europe.
7. Compute embarqué : l'Europe est mieux positionnée qu'on pourrait le croire
Je serais assez prudent avant d'en faire un « trou » majeur. Nous avons STMicroelectronics et NXP, deux très gros acteurs européens des semi-conducteurs embarqués. ST dispose par exemple du STM32N6, qui intègre son propre accélérateur neuronal Neural-ART pour l'inférence locale. NXP développe de son côté des plateformes spécifiquement pensées pour la robotique et utilise ses processeurs i.MX pour edge AI, perception et contrôle. À cela s'ajoutent les acteurs émergents comme Axelera ou VSORA.
Le véritable problème apparaît lorsqu'on monte fortement en performance : robotique avancée, vision lourde, modèles multimodaux embarqués, véhicules autonomes. Là, NVIDIA possède avec Jetson et son environnement logiciel une place très importante ; Qualcomm est également un acteur majeur.
Ça change complètement la recommandation : pas besoin de recréer l'industrie. Il faut amplifier une industrie que nous avons déjà, en la redirigeant sur les sujets qui nous intéressent.
8. Logiciel IA : ce n'est pas un trou, c'est un archipel
Il existe beaucoup d'acteurs européens. En France, Mistral AI développe désormais non seulement des modèles, mais aussi agents, infrastructure, orchestration et une offre de compute. En Allemagne, Qdrant fournit une base vectorielle open source utilisée pour la recherche sémantique, le RAG et les agents. Et il existe énormément d'autres entreprises européennes sur l'observabilité, la sécurité, l'orchestration, les bases de données, le developer tooling ou l'agentique, comme Socle AI, qui cherche à apporter à ses clients l'agilité nécessaire pour changer rapidement de fournisseur de modèle.
Le problème est que l'écosystème est fragmenté, alors qu'en face AWS, Microsoft, Google ou NVIDIA cherchent chacun à proposer une pile complète. Donc le risque n'est pas « nous n'avons pas les technologies », c'est : « nous avons les briques, mais pas toujours la distribution, l'intégration et la masse critique qui les transforment en plateforme. »
C'est probablement un des endroits où les standards ouverts et l'interopérabilité européenne sont plus intéressants qu'un nouveau programme destiné à créer artificiellement un champion. L'objectif est d'éviter de trop dépendre d'une solution monolithique, même européenne : trouver une indépendance géopolitique pour finir sur une dépendance fournisseur n'a pas vraiment de sens.
Entreprises et organismes publics : ne tombez pas dans ce piègeArticle LinkedIn sur la dépendance fournisseurCas particulier : le quantique, un trou que nous pouvons encore éviter
Tous les éléments de cette cartographie ne doivent pas forcément être classés en « trous stratégiques ». Il existe aussi des domaines dans lesquels la France possède aujourd'hui de véritables compétences, mais pourrait perdre cet avantage si elle rate les prochaines étapes d'industrialisation. L'ordinateur quantique en est probablement l'un des meilleurs exemples.
Contrairement à la HBM ou aux GPU pour l'IA, nous ne partons pas ici avec vingt ans de retard et presque aucun acteur industriel crédible. La France dispose aujourd'hui de plusieurs entreprises développant des approches très différentes du calcul quantique :
- Pasqal, autour des atomes neutres ;
- Quandela, autour de la photonique ;
- Alice & Bob, avec ses qubits supraconducteurs dits « cat qubits » ;
- C12, autour des nanotubes de carbone ;
- Quobly, autour des qubits sur silicium.
Ce qui est particulièrement intéressant est précisément cette diversité. À ce stade, personne ne sait encore avec certitude quelle architecture permettra de construire les ordinateurs quantiques réellement utiles et tolérants aux fautes de demain. La France possède donc plusieurs cartes dans son jeu plutôt qu'un unique pari technologique.
Et, pour une fois, il faut aussi reconnaître que l'État français n'est pas resté complètement spectateur. La stratégie nationale quantique lancée en 2021 représentait environ 1,8 milliard d'euros d'investissements publics et privés sur cinq ans, dont un milliard apporté par l'État. En 2026, le gouvernement mettait notamment en avant plus de 600 publications, 48 brevets et une progression de 40 % des effectifs en master et de 25 % des doctorants dans les disciplines concernées.
Mais l'initiative qui me paraît peut-être la plus intéressante est PROQCIMA. L'État ne se contente plus ici de subventionner des entreprises en espérant que quelque chose en sorte : le programme met en compétition Alice & Bob, C12, Pasqal, Quandela et Quobly, avec plusieurs étapes successives visant à sélectionner progressivement les solutions les plus performantes.
La France dispose donc ici d'une position assez rare : nous sommes encore dans la course avant que le marché ne soit définitivement structuré. Et c'est précisément pour cette raison que le risque est important. Une startup quantique peut naître en France grâce à nos laboratoires, être financée pendant ses premières années par de l'argent public français, former ses ingénieurs ici… puis être rachetée ou déplacer progressivement ses activités vers les États-Unis lorsqu'elle aura besoin de plusieurs centaines de millions pour passer à l'échelle.
Nous aurions alors financé la partie la plus risquée de l'innovation avant de laisser partir la capacité industrielle au moment où elle devient stratégique. Le défi des prochaines années n'est donc peut-être pas tellement de faire émerger des acteurs français du quantique. Ils existent déjà. Il est de réussir à les conserver, les financer, leur donner des marchés et leur permettre d'industrialiser leurs technologies en Europe.
Sectoriser les efforts
Plus on remonte dans les couches hautes de la chaîne de valeur, moins l'objectif doit être de faire émerger une technologie générique « pour tout ». À ce niveau, la stratégie devient davantage sectorielle. Il ne s'agit plus seulement de se demander quelles technologies nous voulons maîtriser, mais dans quels secteurs nous voulons accélérer leur adoption et créer un avantage compétitif.
C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles je considère que cette stratégie devrait être pilotée par le ministère de l'Économie : à ce stade, nous ne parlons plus uniquement de technologie, mais bien de politique industrielle. On pourrait par exemple concentrer les efforts publics autour de l'IA et de la robotique dans quelques secteurs particulièrement stratégiques pour la France : l'environnement et l'énergie, la santé, la défense.
Cela ne signifie évidemment pas que l'État doit décider seul des usages pertinents de l'IA dans chaque industrie. Dans de nombreux secteurs, les usages rentables émergeront naturellement du marché. L'intervention publique devrait surtout se concentrer là où l'intérêt stratégique ou collectif est important.
Construire une souveraineté européenne sans fabriquer des usines à gaz
La France n'a pas à être seule, elle doit proposer un modèle de collaboration.
Il faut commencer par évacuer une idée qui me semble dangereuse : un projet européen n'est pas intrinsèquement meilleur qu'un projet national simplement parce qu'il est européen.
Nous venons encore d'en avoir une démonstration avec le SCAF, le Système de combat aérien du futur. Ce projet franco-allemand, auquel l'Espagne s'était ensuite associée, devait devenir l'un des symboles de la coopération industrielle européenne dans la défense. Après des années de tensions entre industriels sur le leadership, la répartition du travail, l'accès à la propriété intellectuelle et même les caractéristiques attendues du futur appareil, la France et l'Allemagne ont finalement abandonné en juin 2026 le développement commun du cœur de l'avion de combat.
Cela ne signifie pas que toute coopération européenne est vouée à l'échec. Cela signifie qu'il ne faut surtout pas en faire un dogme. Mieux vaut parfois être seul que mal accompagné.
L'histoire du Rafale nous en donne d'ailleurs un exemple intéressant. Dans les années 1980, la France s'est retirée du programme européen qui donnera naissance à l'Eurofighter pour développer son propre appareil, notamment en raison de divergences sur les besoins opérationnels et l'organisation industrielle. La chronologie officielle britannique situe ce retrait français au 1er août 1985. Avec le recul, il serait difficile de considérer le choix du Rafale comme l'échec industriel évident qu'aurait dû provoquer le refus français de participer coûte que coûte à un programme européen.
L'inverse est également vrai : des coopérations européennes fonctionnent. Le système de défense aérienne SAMP/T, que nous appelons notamment Mamba en France, est issu d'une coopération historique entre la France et l'Italie. Sa nouvelle génération, le SAMP/T NG, poursuit cette logique industrielle commune et a encore réalisé des tirs réussis en France et en Italie fin 2025. Dans le numérique, Mistral AI travaille désormais avec des industriels européens comme Airbus, BMW ou EDF et développe une présence qui dépasse très largement le seul marché français.
La leçon n'est donc pas que la France doit tout faire seule, pas plus qu'elle ne doit systématiquement tout faire à plusieurs. La bonne question est plutôt :
Si les Pays-Bas disposent avec ASML d'un savoir-faire mondialement unique dans la lithographie, il serait absurde de créer artificiellement une copie française uniquement pour pouvoir inscrire un drapeau français sur la technologie. De la même manière, lorsqu'un pays possède déjà des chercheurs, des industriels, une chaîne de fournisseurs et plusieurs années d'expérience dans une technologie donnée, il doit probablement devenir le point d'appui naturel de l'effort européen.
La coopération pourrait donc moins chercher à répartir chaque projet équitablement entre les États qu'à répartir intelligemment les capacités stratégiques à l'échelle du continent. La France pourrait être chef de file sur certaines technologies. L'Allemagne sur d'autres. Les Pays-Bas, l'Italie, la Finlande ou la Suède sur d'autres encore. Ce qui importe n'est pas que chacun possède 20 % de chaque projet. Ce qui importe est que l'Europe possède collectivement les compétences dont elle a besoin.
Et cela change aussi complètement la manière dont nous devons penser notre politique industrielle. Le but ne devrait pas être de décider politiquement « voici l'entreprise européenne qui sera notre champion », puis de la protéger pendant vingt ans de toute concurrence. La puissance publique doit plutôt chercher à créer un marché européen suffisamment important pour qu'un ou plusieurs champions puissent émerger.
C'est une différence fondamentale. Un champion imposé administrativement peut finir par devenir un monopole protégé, dépendant de l'argent public et peu incité à rester compétitif. À l'inverse, un marché organisé autour d'une demande européenne importante peut permettre à plusieurs entreprises de se développer, de lever des capitaux, d'investir et de se concurrencer jusqu'à ce que les meilleures atteignent naturellement une taille mondiale.
Il faut évidemment trouver un équilibre : un nouvel acteur européen ne peut pas être placé dès le premier jour dans exactement les mêmes conditions qu'un géant américain bénéficiant de vingt ans d'avance, de centaines de milliards de capitalisation et d'un marché domestique immense. Mais protéger temporairement l'émergence d'un marché n'est pas la même chose que protéger indéfiniment une entreprise.
Petite simulation de répartition européenne
1. HBM et mémoire avancée : Benelux + Allemagne. Les Pays-Bas disposent avec ASML d'un acteur absolument central dans l'industrie mondiale des semi-conducteurs, notamment sur les systèmes de lithographie EUV, tandis que l'écosystème régional bénéficie de la proximité de NXP et du centre de recherche belge imec. L'Allemagne dispose de son côté d'une industrie électronique et semi-conducteur importante. L'idée ne serait pas de décréter la création immédiate d'un « Samsung européen », mais de concentrer progressivement recherche, packaging avancé, intégration mémoire et capacités industrielles autour d'un écosystème qui possède déjà une partie des compétences nécessaires.
2. Fonderie avancée : Allemagne + France. L'Allemagne semble un point d'appui naturel, notamment parce qu'elle accueille déjà à Dresde le projet ESMC, coentreprise entre TSMC, Bosch, Infineon et NXP. Il faut toutefois rappeler que cette usine vise principalement des procédés de 12 à 28 nanomètres : elle ne constitue donc pas encore une réponse européenne au leading-edge de TSMC. La France pourrait compléter cet effort grâce à son écosystème, notamment le CEA-Leti et ses compétences en microélectronique.
3. GPU et accélérateurs IA : France + Espagne. La France possède déjà plusieurs briques avec SiPearl, VSORA, mais aussi un écosystème HPC historique. L'Espagne dispose notamment de Semidynamics et d'un important écosystème de calcul haute performance autour de Barcelone. Surtout, cette coopération n'est plus entièrement théorique : SiPearl et Semidynamics ont annoncé en mai 2026 une coopération pour développer ensemble une plateforme européenne de calcul IA à l'échelle du rack, destinée notamment aux AI Factories et Gigafactories européennes. C'est précisément le type de rapprochement que l'Europe devrait favoriser.
4. Runtime portable et alternative au verrouillage CUDA : France + Europe du Nord. Je verrais bien une initiative française associée à un pays d'Europe du Nord, probablement la Finlande. La France dispose de compétences importantes en calcul haute performance, en compilateurs, en IA et dans les futurs processeurs européens. La Finlande apporte un écosystème HPC particulièrement intéressant autour de CSC et de LUMI, l'un des grands supercalculateurs EuroHPC installé à Kajaani. Contrairement aux trois sujets précédents, je chercherais ici moins à faire émerger un champion national qu'à construire un commun logiciel européen, permettant à une même application de fonctionner plus facilement sur NVIDIA, AMD ou de futurs accélérateurs européens.
Un plan de programmation numérique pour donner de la visibilité à dix ans
Arrêtons les plans à trois ans.
Une fois les dépendances stratégiques identifiées, la politique numérique française ne devrait plus dépendre d'une succession de plans, d'appels à projets et d'annonces ponctuelles. Elle devrait être inscrite dans le temps. Le Sénat proposait déjà en 2019 de s'inspirer de la Loi de programmation militaire pour inscrire l'effort de souveraineté numérique dans la durée. L'idée me semble toujours pertinente, mais elle pourrait aujourd'hui être poussée beaucoup plus loin.
S'inspirer de la Loi de programmation militaire, sans en reproduire les faiblesses
La France possède déjà un outil assez proche de ce que nous cherchons à construire pour le numérique : la Loi de programmation militaire (LPM).
Son principe est assez simple. La défense ne peut pas être pilotée uniquement avec un budget décidé année après année. Concevoir un sous-marin, renouveler une flotte d'avions, développer un missile ou maintenir une dissuasion nucléaire demande parfois dix, vingt ou trente ans. L'industrie, elle aussi, doit savoir suffisamment tôt quels équipements seront commandés pour investir dans ses usines, ses compétences et ses chaînes d'approvisionnement.
Une loi de programmation ne garantit pas simplement de l'argent. Elle donne surtout de la visibilité : aux armées, qui peuvent programmer leurs capacités ; aux industriels, qui savent qu'un besoin existe sur plusieurs années ; au Parlement, qui dispose d'une trajectoire à laquelle comparer l'exécution réelle. La Cour des comptes constatait d'ailleurs que, contrairement à plusieurs décennies de programmation militaire souvent mal respectée, l'exécution budgétaire de la LPM 2019-2025 avait été globalement conforme à la trajectoire sur ses premières années.
Mais ce modèle a trois faiblesses qu'il faut regarder en face.
- Une programmation ne sanctuarise pas les budgets. Les crédits restent votés chaque année dans les lois de finances. La programmation constitue avant tout un engagement politique et une trajectoire, que les contraintes budgétaires futures peuvent toujours remettre sous tension. Le Sénat constatait en 2026 que la remontée en puissance de la LPM 2024-2030 était réelle, mais qu'elle s'accompagnait déjà de fortes tensions budgétaires.
- Une programmation peut devenir obsolète avant son terme. Une guerre, une innovation technologique ou une modification des rapports de force peut bouleverser en quelques mois des hypothèses établies plusieurs années auparavant. La programmation 2024-2030 a justement dû être actualisée en 2026 dans un contexte de dégradation géopolitique.
- Une trajectoire financière ne garantit pas que l'argent soit bien utilisé. Un programme peut prendre du retard, voir son coût dériver ou continuer à être financé alors que le besoin évolue. La programmation ne dispense jamais d'un contrôle régulier, d'indicateurs de résultat et de la possibilité d'abandonner un projet qui ne fonctionne plus.
La deuxième leçon est particulièrement importante pour le numérique. Programmer sur dix ans ne peut pas signifier décider en 2028 quelle architecture de processeur, quel modèle d'IA ou quel standard logiciel devra être utilisé en 2038. Ce serait absurde. Il faut programmer des capacités, pas figer les technologies.
Par exemple : « disposer d'une capacité européenne de calcul accéléré pour l'intelligence artificielle » plutôt que « financer telle architecture de GPU pendant dix ans ».
Ce que la Chine peut nous apprendre sur la continuité industrielle
La Chine offre un autre exemple intéressant de programmation technologique de long terme. L'idée n'est évidemment pas de copier son modèle politique, ni même l'ensemble de sa politique industrielle. Mais il serait tout aussi absurde d'ignorer ce qui a fonctionné.
Depuis plus d'une décennie, la Chine fixe des objectifs industriels sur des horizons suffisamment longs pour permettre à des filières entières de se structurer. Made in China 2025, lancé en 2015, ciblait notamment les semi-conducteurs, la robotique, les équipements industriels avancés, les véhicules électriques ou l'aéronautique. Puis, en 2017, le plan national sur l'intelligence artificielle fixait un objectif clair : faire de la Chine, à l'horizon 2030, l'un des principaux centres mondiaux d'innovation en intelligence artificielle, avec une industrie cœur de l'IA dépassant 1 000 milliards de yuans.
La force de cette stratégie ne réside pas uniquement dans le fait d'annoncer des objectifs. Elle réside surtout dans sa continuité.
La robotique en constitue probablement l'exemple le plus visible. En 2023, le gouvernement annonçait encore vouloir doubler la densité de robots industriels entre 2020 et 2025. Selon l'International Federation of Robotics, plus de 2 millions de robots industriels fonctionnaient dans les usines chinoises en 2024, et près de 295 000 nouveaux robots y avaient été installés pendant cette seule année. Surtout, les fabricants chinois représentaient désormais 57 % des robots vendus sur leur propre marché, contre 47 % un an auparavant.
Autrement dit, la Chine n'a pas uniquement créé de la demande pour la robotique. Elle s'est servie de cette demande pour faire monter en puissance ses propres industriels. C'est exactement la mécanique qui m'intéresse.
Le même phénomène apparaît, avec beaucoup plus de difficultés, dans les semi-conducteurs. La Chine avait fixé des objectifs extrêmement ambitieux d'autonomie dans les puces. Elle ne les a pas entièrement atteints : l'objectif souvent cité de 70 % d'autosuffisance en 2025 reste largement hors de portée. Pour autant, considérer cette politique comme un échec serait tout aussi trompeur : une évaluation américaine publiée en 2025 souligne qu'entre 2015 et 2023, la part des entreprises chinoises dans les capacités mondiales de fabrication de puces sur les nœuds dits « fondamentaux » est passée d'environ 19 % à 33 %.
Il faut néanmoins éviter d'idéaliser le modèle. La politique chinoise produit aussi des surcapacités, des investissements inefficaces, des entreprises artificiellement maintenues en vie et une concurrence parfois faussée par les subventions publiques. Plusieurs objectifs de Made in China 2025 n'ont d'ailleurs pas été atteints.
Mais la leçon utile pour nous est ailleurs. La Chine accepte qu'une stratégie technologique dure plus longtemps qu'un mandat politique. Elle accepte également qu'une première génération de produits soit moins bonne que celle de ses concurrents si elle permet d'acquérir progressivement les compétences nécessaires à la génération suivante.
Nous ne devons pas essayer de prédire quelle entreprise ou quelle technologie gagnera dans dix ans. Nous devons être capables de dire : « Sur cette capacité stratégique, nous voulons encore avoir des industriels européens en 2035. Et nous sommes prêts à maintenir l'effort suffisamment longtemps pour leur permettre d'atteindre ce niveau. »
La différence avec le modèle chinois doit néanmoins rester importante. La France et l'Europe doivent conserver la concurrence entre plusieurs acteurs, éviter de choisir trop tôt leurs champions et prévoir des mécanismes permettant d'arrêter les projets qui échouent. Il faudrait donc reprendre de la Chine la continuité et la concentration de l'effort, sans reprendre une logique dans laquelle l'État déciderait seul des gagnants.
Sanctuariser des capacités, pas des technologies
L'objectif d'un plan de programmation numérique ne serait pas de prédire quelles technologies domineront encore le marché dans dix ans. Dans le numérique, ce serait probablement impossible. Il devrait plutôt sanctuariser des capacités stratégiques. Par exemple, ne pas réfléchir de cette manière :
« La France doit disposer de tel GPU en 2035. »
Mais :
« La France et l'Europe doivent conserver une capacité autonome de calcul accéléré pour l'intelligence artificielle. »
La différence est importante. Une technologie peut disparaître. Une architecture peut être remplacée. Une entreprise peut échouer. Mais le besoin stratégique, lui, peut rester.
Le plan pourrait ainsi identifier une dizaine ou une quinzaine de capacités considérées comme critiques : calcul, cloud, semi-conducteurs, cybersécurité, communications, données, IA, logiciels critiques ou certaines technologies liées à la robotique. Pour chacune, il faudrait déterminer notre niveau actuel de dépendance, le niveau que nous sommes prêts à accepter et la trajectoire souhaitée à cinq et dix ans.
Programmer trois choses : recherche, industrialisation et commandes
Le deuxième changement serait de ne plus réduire une politique industrielle à une enveloppe de subventions. Pour chaque capacité stratégique, le plan pourrait distinguer trois niveaux d'intervention :
- La recherche et le développement, pour permettre l'émergence de technologies nouvelles et financer les phases les plus risquées.
- L'industrialisation, lorsque la difficulté n'est plus de prouver que la technologie fonctionne, mais de passer du prototype à une production capable de répondre à un vrai marché.
- La commande, la partie qui me semble aujourd'hui la plus importante. Le rapport consacré à la souveraineté numérique insiste justement sur la nécessité de soutenir les projets stratégiques par la commande publique et de mieux mutualiser la demande.
Prenons un exemple fictif. L'État pourrait décider qu'entre 2030 et 2035 il aura besoin de plusieurs centaines de millions d'euros de capacités de calcul répondant à certains critères de souveraineté, de performance et de réversibilité. Il ne promet pas à une entreprise précise qu'elle remportera ce marché. Il dit simplement : « Si une entreprise européenne est capable d'atteindre ces objectifs, une demande existera. »
Pour un entrepreneur et ses investisseurs, la différence est énorme. Une subvention peut permettre de développer une technologie. Une commande permet de construire une industrie.
Garantir un marché, pas un gagnant
Ce point devrait probablement devenir l'un des principes fondamentaux de ce plan. La programmation doit sanctuariser les objectifs, les moyens et la demande, mais surtout pas les entreprises chargées d'y répondre. Si l'on décide qu'une capacité est stratégique, plusieurs acteurs doivent pouvoir se concurrencer pour répondre au besoin.
L'objectif ne doit pas être de créer artificiellement « notre NVIDIA européen » ou « notre AWS européen », puis de garantir à cette entreprise vingt années de rente publique. Ce serait simplement remplacer une dépendance étrangère par un monopole domestique.
La puissance publique protège alors l'émergence d'un marché, pas une entreprise particulière. C'est aussi ce qui permettrait de continuer à accueillir de nouveaux entrants : l'entreprise qui paraît la meilleure en 2028 ne sera peut-être pas celle qui proposera la meilleure technologie en 2034. Le plan doit donc être stable dans ses ambitions et ouvert dans ses moyens d'exécution.
Dix ans de visibilité, sans figer dix ans de technologie
Une programmation numérique sur dix ans ne peut évidemment pas être une programmation immobile. Je verrais donc un plan fixant un horizon de dix ans, mais avec des revues obligatoires tous les deux ou trois ans. À chaque étape, il faudrait reprendre la cartographie des dépendances et répondre à quelques questions simples :
- Avons-nous réduit la dépendance identifiée ?
- Des industriels européens crédibles ont-ils émergé ?
- Les technologies que nous soutenons sont-elles toujours pertinentes ?
- Les commandes annoncées ont-elles réellement été passées ?
- Faut-il renforcer, diminuer ou abandonner certains efforts ?
L'idée serait donc de conserver des objectifs stables, mais des moyens adaptables. Une stratégie technologique ne doit pas disparaître tous les trois ans simplement parce qu'un nouveau plan, un nouveau ministre ou une nouvelle priorité politique arrive. À l'inverse, la continuité ne doit jamais devenir de l'entêtement : un projet qui ne fonctionne plus doit pouvoir être abandonné.
Rendre l'abandon possible, mais jamais silencieux
Il serait de toute façon impossible de rendre juridiquement une programmation intangible pendant dix ans : un futur Parlement reste libre de modifier la loi. En revanche, on peut rendre le changement beaucoup plus explicite. Si un gouvernement souhaite abandonner une capacité stratégique ou réduire fortement les moyens qui lui sont consacrés, il pourrait devoir publier une analyse précisant :
- l'augmentation attendue de notre dépendance ;
- les alternatives disponibles ;
- les investissements industriels concernés ;
- le coût potentiel d'une reconstruction future de cette capacité ;
- les conséquences sur les contrats et engagements déjà pris.
Puis faire voter cette évolution au Parlement. Cela ne rendrait pas la stratégie impossible à modifier, mais cela empêcherait qu'un programme structurant disparaisse discrètement au détour d'un arbitrage budgétaire. Le politique doit conserver le droit de changer de stratégie, mais il doit en assumer publiquement les conséquences.
Concentrer les compétences : penser aussi l'urbanisation industrielle
Il existe un autre élément de la stratégie chinoise que nous devrions probablement davantage regarder : la concentration géographique des filières. La politique industrielle chinoise ne repose pas uniquement sur des feuilles de route nationales, des fonds massifs ou des commandes publiques. Elle s'appuie aussi sur des territoires spécialisés dans lesquels chercheurs, fabricants, sous-traitants, fournisseurs de composants et clients industriels sont physiquement proches.
Shenzhen en constitue probablement l'exemple le plus spectaculaire. Dans la robotique et le hardware, les entreprises peuvent y trouver à proximité immédiate des fabricants de moteurs, de cartes électroniques, de batteries, de capteurs, de pièces mécaniques ou de systèmes de communication. Cette densité réduit énormément le temps entre une idée et un prototype.
L'Europe et la France ont déjà essayé de développer cette logique de clusters. Sophia Antipolis en est l'un des exemples historiques les plus connus. Grenoble sur les semi-conducteurs, Toulouse sur l'aéronautique ou Paris-Saclay sur la recherche suivent également cette logique. Mais créer un « pôle » sur une carte ne suffit pas. La question doit être beaucoup plus opérationnelle :
Cela suppose évidemment des laboratoires, des entreprises et des investisseurs, mais aussi des fournisseurs, des infrastructures industrielles, des logements et surtout des transports permettant aux personnes de circuler facilement entre ces acteurs.
C'est peut-être une différence importante avec certaines expériences françaises. Nous avons parfois pensé l'innovation comme l'installation d'entreprises dans une technopole, alors que l'effet recherché est plutôt celui d'une agglomération productive : les interactions répétées entre compétences complémentaires réduisent les délais, les coûts de coordination et le temps nécessaire pour transformer une idée en produit.
L'accessibilité devient donc elle-même un outil de politique industrielle. Un cluster dans lequel chaque interaction nécessite quarante-cinq minutes de voiture, dans une région où les ingénieurs souhaitent de moins en moins dépendre quotidiennement de l'automobile, ne produit pas le même niveau de friction positive qu'un écosystème dans lequel laboratoires, fournisseurs, startups et usines sont reliés rapidement par les transports collectifs.
Le plan pourrait donc également avoir une dimension territoriale. L'objectif ne serait pas de recréer Shenzhen en France, ni de concentrer toute l'innovation à Paris. Il serait plus simplement d'accepter une réalité industrielle : certaines technologies progressent plus vite lorsque toute leur chaîne de valeur se trouve à quelques kilomètres plutôt qu'à quelques centaines, même à l'ère du remote ;) Et dans ce cas, une politique industrielle ne doit pas uniquement financer des entreprises : elle doit aussi financer les lieux et les infrastructures qui leur permettent de travailler ensemble.
Associer les grands acheteurs privés
Il existe une limite évidente à une stratégie reposant uniquement sur la commande publique : dans le numérique, l'État n'est pas toujours le plus gros acheteur. Le rapport sur la coopération entre public, privé et communs numériques souligne d'ailleurs le poids considérable des grands acheteurs privés.
Un plan de programmation numérique pourrait donc permettre aux grandes entreprises françaises et européennes de rejoindre volontairement certains engagements de demande. Banques, énergéticiens, opérateurs télécoms, industriels, assureurs ou acteurs du transport pourraient annoncer qu'ils prévoient eux aussi d'acheter certaines capacités si elles atteignent les critères requis.
On passerait alors d'une logique État → entreprise à une logique beaucoup plus puissante : État + grands acheteurs privés → marché → plusieurs industriels européens. C'est probablement là que l'effet d'échelle devient réellement intéressant.
Garder une place pour ce que nous ne savons pas encore prévoir
Enfin, il faut accepter que certaines technologies stratégiques de 2035 ne soient pas encore identifiées aujourd'hui. Une partie de la stratégie pourrait donc rester réservée aux technologies émergentes, avec la possibilité d'ajouter ou de retirer régulièrement certaines priorités, comme nous le voyons avec une mécanique très maline sur le quantique. Robotique, photonique, nouvelles architectures mémoire, technologies quantiques ou nouveaux paradigmes de calcul pourraient entrer progressivement dans cette catégorie.
Ce plan ne doit pas devenir une prison intellectuelle. Il doit simplement empêcher l'État de repartir de zéro à chaque nouveau cycle politique. Au fond, son objectif pourrait se résumer assez simplement : sanctuariser les capacités que nous voulons conserver, donner un cap sûr sur les technologies que nous souhaitons détenir sur le territoire.
Qui doit piloter cette stratégie ?
Le pilotage pourrait théoriquement revenir soit au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, soit au ministère de l'Économie, des Finances et de l'Industrie.
Pour ma part, je privilégierais clairement le ministère de l'Économie, ou de l'Industrie, ou du Plan selon la composition du gouvernement. Avec un fort relais de la DINUM et du Plan. Pourquoi ? La DINUM permet d'aider au niveau interministériel, donc sur tous les pans de l'État, et le Plan sera forcément impacté par ce travail. Même si on doit trouver l'organisation la plus simple, avec le minimum d'acteurs.
Nous parlons ici avant tout de politique industrielle, d'investissement, de commande et de structuration de marchés. La responsabilité doit donc être placée auprès de l'acteur qui possède réellement les leviers permettant d'agir. Et qui est plus exposé au public.
Cette politique pourrait ensuite être suivie autour de deux grands groupes d'indicateurs. Le premier mesurerait l'avancement du remplissage de nos trous stratégiques : avons-nous fait émerger une capacité européenne crédible sur les technologies identifiées comme critiques ? Le second mesurerait le niveau de maturité souveraine de chaque secteur : un secteur peut être très avancé en recherche mais encore extrêmement dépendant pour sa production ou sa maintenance.
Ces indicateurs devraient être publiés régulièrement. L'objectif n'est pas uniquement de mesurer les progrès de l'administration, mais de rendre la stratégie lisible pour les citoyens, les industriels et les investisseurs : voilà où nous voulons aller, voilà où nous en sommes, et voilà les domaines dans lesquels l'effort doit encore être poursuivi.
Faire de l'État un acteur exemplaire, pas seulement un prescripteur
L'État doit mettre son argent là où est son discours.
Depuis des années, l'État appelle les entreprises françaises à renforcer leur souveraineté numérique, tout en continuant lui-même à consacrer une part importante de ses achats à des acteurs étrangers.
Le problème n'est pas seulement symbolique : chaque euro dépensé dans une solution numérique participe aussi à renforcer une capacité industrielle. Nous avons longtemps considéré la commande publique uniquement comme un moyen d'obtenir le meilleur service au meilleur prix. Il faut désormais intégrer une autre dimension : l'impact de cet achat sur la montée en capacité des entreprises françaises et européennes. Cela suppose aussi d'accepter qu'une solution locale ne propose pas immédiatement exactement le même niveau de service qu'un acteur qui bénéficie de vingt ans d'avance.
Impact économique de la souverainetéPourquoi la souveraineté compte dans notre économieVoici huit actions concrètes.
1. Faire de la souveraineté un critère réel de la commande publique. Intégrer dans les marchés numériques des critères liés à la dépendance créée : exposition aux lois extraterritoriales, réversibilité, localisation des compétences, maîtrise technologique, capacité de substitution. Le Sénat recommande déjà d'imposer certaines clauses de non-soumission aux législations extraterritoriales dans les marchés impliquant des données publiques. Résultat attendu : arrêter de comparer les offres uniquement sur le prix et les fonctionnalités immédiates, et intégrer le coût stratégique futur de la dépendance.
2. Accepter une montée en capacité progressive des acteurs européens. Permettre qu'une solution française ou européenne n'ait pas, au premier jour, exactement le même périmètre fonctionnel qu'un acteur installé depuis vingt ans, à condition qu'elle couvre le besoin critique et présente une trajectoire crédible. Résultat attendu : éviter le paradoxe actuel où l'on demande à un nouvel entrant d'avoir déjà atteint la taille de Microsoft ou AWS avant même de lui confier son premier grand marché.
3. Transformer l'achat innovant en véritable outil industriel. Utiliser beaucoup plus largement les dispositifs d'achat innovant, relever leurs seuils et simplifier leur définition. Le Sénat propose notamment de relever fortement le seuil permettant les achats innovants sans publicité ni mise en concurrence, aujourd'hui trop peu utilisé. Résultat attendu : permettre aux administrations de devenir les premiers grands clients des entreprises technologiques émergentes plutôt que de les financer par subvention avant de leur fermer l'accès aux marchés.
4. Réserver une partie de la commande aux PME et nouveaux entrants. Défendre un véritable Small Business Act européen, avec une part minimale de la commande publique accessible aux PME. Le rapport du Sénat propose un objectif d'au moins 30 % en valeur des marchés publics européens pour les PME. Sur le numérique, cela pourrait aussi passer par davantage d'allotissement : ne pas acheter un gigantesque « lot numérique » de plusieurs centaines de millions auquel seules cinq entreprises peuvent répondre.
5. Faire des centrales d'achat des outils de politique industrielle. Modifier le mandat de structures comme l'UGAP pour qu'elles ne se contentent plus de référencer ce que le marché demande déjà, mais participent activement à la structuration d'une offre française et européenne. Résultat attendu : qu'un acheteur public cherchant une solution cloud, IA ou logicielle dispose immédiatement d'alternatives européennes identifiées et comparables.
6. Acheter sur une trajectoire, pas uniquement sur une photographie. Pour certaines technologies stratégiques, créer des contrats par paliers. Une première tranche permet le déploiement d'une solution encore imparfaite ; les suivantes sont déclenchées lorsque l'entreprise atteint des objectifs de performance, sécurité, disponibilité ou industrialisation. Une entreprise européenne pourrait par exemple gagner une première tranche si elle satisfait 80 % du besoin critique, puis accéder aux volumes suivants lorsqu'elle atteint 90 %, puis 95 %. Cela permet de concilier les deux impératifs : accepter temporairement un retard fonctionnel, mais exiger qu'il se réduise.
7. Passer du « moins-disant » au coût complet de l'achat. Intégrer dans l'analyse économique non seulement le prix de licence, mais le coût de migration future, le lock-in, la hausse potentielle des licences, la dépendance aux compétences du fournisseur et la contribution à une capacité industrielle européenne. Résultat attendu : éviter qu'une solution étrangère paraisse systématiquement « moins chère » simplement parce que le coût futur de la dépendance est évalué à zéro. Le Health Data Hub fournit d'ailleurs un cas intéressant : le Sénat estime que le choix initial de Microsoft a notamment été favorisé par les délais et les coûts immédiats, alors que la migration ultérieure vers une solution souveraine crée précisément les coûts supplémentaires qu'une vision de long terme aurait dû prendre en compte.
8. Fixer des objectifs d'achat aux administrations. Ne plus se contenter de recommandations générales du type « privilégier les solutions européennes ». Fixer, dans les domaines identifiés par le plan, des objectifs mesurables de commande auprès d'acteurs européens. On retrouve alors les KPI décrits plus haut : « Nous avons identifié le cloud comme dépendance stratégique. La commande publique doit alors contribuer concrètement à faire progresser son niveau de maturité souveraine de X à Y. »
L'open source n'est pas une solution magique
Le code ouvert améliore potentiellement notre souveraineté. Il ne la garantit pas.
Quand on parle de souveraineté numérique, une réponse revient très souvent : il suffit de passer à l'open source. Je comprends évidemment pourquoi. L'open source apporte des avantages très importants : accès au code, auditabilité, possibilité de modifier le logiciel, réduction d'une partie du verrouillage propriétaire, meilleure interopérabilité et, dans certains cas, possibilité de reprendre le projet si son éditeur disparaît.
Le rapport sur la souveraineté numérique et les communs insiste d'ailleurs fortement sur ce potentiel. Mais ce même rapport rappelle aussi quelque chose d'essentiel : un commun numérique doit être gouverné, financé et maintenu dans le temps. Et c'est là que le raccourci commence à devenir dangereux. J'écris ce passage pour éviter aux décideurs le piège de comprendre derrière ce terme une sorte de solution magique.
Qui paie pour que l'open source continue d'exister ?
Le premier risque est économique. Un logiciel peut être utilisé par des milliers d'entreprises, parfois au cœur de systèmes extrêmement critiques, tout en reposant sur une poignée de développeurs qui assurent sa maintenance.
La reproductibilité du logiciel open source est justement l'une de ses forces : une fois le code produit, chacun peut potentiellement l'utiliser. Mais cette force crée aussi un problème assez classique des communs : tout le monde peut profiter de la ressource sans forcément participer à son financement.
Or maintenir un logiciel coûte de l'argent. Il faut corriger les failles de sécurité, maintenir la compatibilité avec les nouvelles technologies, documenter, tester, répondre aux utilisateurs, améliorer les performances et parfois réécrire des pans entiers du projet. L'accès au code peut être gratuit. Le travail nécessaire pour que ce code continue à fonctionner ne l'est jamais.
La question de la souveraineté doit donc aussi devenir une question de modèle économique. Si une technologie est suffisamment importante pour que des administrations, des hôpitaux ou des entreprises critiques en dépendent, alors il faut également se demander qui finance sa pérennité.
Open source ne signifie pas gouvernance européenne
Le deuxième risque est plus stratégique. Avoir accès au code ne signifie pas nécessairement contrôler l'évolution du projet. Prenons un dépôt open source utilisé massivement en Europe : il faut regarder beaucoup plus loin que sa licence.
- Qui sont les principaux mainteneurs ?
- Qui possède les droits permettant d’accepter les modifications dans le projet ?
- Quelles entreprises rémunèrent ces mainteneurs ?
- Qui décide de la roadmap ?
- Où se trouve la fondation éventuelle ?
- Quels acteurs ont réellement le poids suffisant pour orienter les choix techniques ?
Un projet peut être parfaitement open source tout en étant, dans les faits, largement gouverné par quelques entreprises étrangères. Dans ce cas, nous avons bien accès au code. Mais nous ne maîtrisons pas nécessairement sa direction. La souveraineté ne consiste pas uniquement à pouvoir lire le code. Elle consiste aussi à disposer d'une capacité réelle à influencer ce qu'il deviendra.
« Nous pourrons toujours faire un fork »
Un autre argument revient souvent : « Ce n'est pas grave, puisque le logiciel est open source, nous pourrons toujours le forker. » Techniquement, c'est vrai. En pratique, c'est beaucoup plus compliqué.
Forker un projet signifie être capable de reprendre sa maintenance. Il faut donc disposer des développeurs qui connaissent suffisamment le code, de l'infrastructure de build, de la documentation, des outils de tests, des compétences de sécurité et surtout du budget nécessaire pour continuer à faire vivre le projet.
Si demain les principaux mainteneurs d'une technologie critique disparaissent, la vraie question n'est donc pas « avons-nous encore une copie du code source ? », mais « sommes-nous capables de reprendre ce projet et de le maintenir seuls pendant cinq ou dix ans ? » Et la réponse peut être totalement différente. Un dépôt public ne crée pas automatiquement une compétence industrielle.
Une dépendance peut se cacher sous une autre
Il faut également regarder sous le logiciel. Un projet peut être open source mais reposer sur un autre composant qui, lui, crée une dépendance importante. Un framework IA peut être ouvert tout en étant largement optimisé pour CUDA. Une application open source peut être déployée presque exclusivement sur certains clouds. Le développement peut dépendre d'outils ou d'infrastructures contrôlés par un petit nombre d'acteurs étrangers.
Autrement dit : open source en surface ne signifie pas nécessairement autonomie de l'ensemble de la chaîne. La question n'est jamais simplement « le logiciel est-il open source ? », mais plutôt « de quoi dépend-il pour fonctionner, être développé, être distribué et être maintenu ? »
Ne pas opposer l'open source aux entreprises
Il existe enfin un autre risque, presque inverse. À force d'associer souveraineté et open source, l'État pourrait être tenté de considérer que la meilleure solution consiste systématiquement à développer ou exploiter lui-même les logiciels. Ce serait une erreur.
Sur certaines couches, il peut être extrêmement pertinent de financer collectivement une brique ouverte : un protocole, un standard, un runtime, une bibliothèque fondamentale, un format de données. Mais des entreprises doivent ensuite pouvoir construire des produits et des services au-dessus : hébergement, support, sécurité, intégration, interfaces, fonctionnalités métiers. Sinon, nous produisons une autre situation absurde : l'État finance un commun, puis détruit involontairement l'écosystème d'entreprises qui pourrait assurer sa maintenance et son industrialisation.
La bonne question n'est donc pas « État, marché ou open source ? » mais « sur quelle couche chacun de ces acteurs est-il le plus pertinent ? »
L'open source doit lui aussi être mesuré
Je reviens donc exactement au même principe que dans le reste de cet article : nous devons mesurer notre capacité réelle de maîtrise. Pour les projets open source stratégiques, il faudrait notamment suivre :
- la localisation des principaux mainteneurs ;
- la répartition des contributeurs ;
- les entreprises qui financent le projet ;
- la gouvernance de la communauté ;
- notre capacité européenne à maintenir un fork ;
- les dépendances techniques situées sous le projet ;
- la disponibilité de compétences suffisantes en Europe.
Ces critères permettraient de distinguer un projet simplement ouvert d'un véritable commun numérique maîtrisable. Et si une brique open source devient suffisamment stratégique pour notre économie ou nos administrations, l'Europe devrait probablement accepter d'investir directement dans sa maintenance : financer des développeurs, contribuer au projet et participer à sa gouvernance.
La mise en œuvre
Tout ce que je viens d'écrire peut sembler très large. Alors essayons de le ramener à une chronologie simple. Si un gouvernement voulait réellement commencer à appliquer cette logique dès 2027, je verrais quelque chose comme ceci.
M+1 : Choisir qui pilote, et agir immédiatement sur la commande publique
La première étape serait de désigner un responsable politique clairement identifié, avec une préférence dans mon cas pour le ministre de l'Économie, ou un ministre du Plan ou de l'Industrie selon la composition du gouvernement. L'objectif est simple : éviter que le sujet soit réparti entre dix administrations différentes sans qu'aucune ne soit réellement comptable du résultat final.
Dans le même temps, les premiers travaux de transformation de la commande publique numérique et du rôle de l'UGAP pourraient commencer. Il ne s'agirait pas encore de bouleverser du jour au lendemain tous les marchés publics, mais de préparer l'évolution des critères de référencement et d'achat : réversibilité, dépendance juridique et technologique, accès des nouveaux entrants, présence d'alternatives européennes, coût réel de sortie. Pour cela je me baserais sur le rapport effectué par le Sénat. De toute manière, ces chantiers doivent avoir déjà commencé.
Autrement dit, commencer immédiatement à travailler sur l'un des leviers que l'État maîtrise déjà : son propre argent.
M+3 à Y+1 : Mesurer nos dépendances et choisir nos premières priorités
Les mois suivants devraient être consacrés à un travail beaucoup moins visible politiquement, mais probablement plus important : comprendre précisément où nous en sommes.
Il faudrait d'abord établir une cartographie de nos dépendances numériques : technologies, fournisseurs, compétences, juridictions, dépendances de second niveau et capacité réelle de substitution. En parallèle, il faudrait cartographier les capacités déjà présentes en France et en Europe, et à terme les représenter de manière systémique : qui impacte qui et où.
Le but n'est surtout pas de produire une liste de cinquante technologies que nous souhaiterions toutes maîtriser. Il faut faire des choix. Pour chaque capacité candidate, il faudrait répondre à quelques questions simples : que savons-nous déjà faire ? De quoi dépendons-nous encore ? Cette dépendance est-elle acceptable ? Et quel niveau de maîtrise voulons-nous atteindre dans cinq ou dix ans ?
C'est à ce moment-là que pourraient apparaître les premiers grands axes de travail : calcul accéléré, mémoire, cloud, runtimes, quantique, robotique, cybersécurité, mais aussi des secteurs spécifiques comme l'usage de l'IA en pharmacologie. Et avec eux les éléments stratégiques concernant la politique du territoire et les programmes d'achat. Un gros travail de structuration au sein du ministère.
Y+1 : Présenter le plan de programmation numérique
Au bout d'un an, ce travail devrait déboucher sur quelque chose de concret : la présentation publique d'un plan de programmation numérique à dix ans. Ce plan fixerait les capacités que la France souhaite préserver, renforcer ou faire émerger. Pour chacune, il définirait une trajectoire autour de trois leviers : la recherche, l'industrialisation et la commande.
Il pourrait également identifier les coopérations européennes pertinentes, les territoires sur lesquels certaines compétences doivent être concentrées et les marchés que l'État pourrait progressivement contribuer à structurer. L'objectif ne serait toujours pas de désigner administrativement les entreprises qui gagneront. Il serait de dire : voilà les capacités que nous voulons encore maîtriser dans dix ans, voilà les objectifs à atteindre et voilà les moyens que nous sommes prêts à mobiliser pour créer les conditions de leur émergence.
Chaque année : Rendre publiquement des comptes
Enfin, un élément devrait être prévu dès le lancement du plan : un compte rendu public annuel. Pas un nouveau rapport de plusieurs centaines de pages que personne ne lira. Quelques indicateurs simples, prévus dès le départ.
- Où voulions-nous être ? Où en sommes-nous réellement ?
- Quelles commandes ont été passées ?
- Quels investissements ont été réalisés ?
- Notre niveau de dépendance a-t-il diminué ?
- Les acteurs français ou européens gagnent-ils en maturité ?
- Sommes-nous en avance, dans les temps ou en retard ?
Ces KPI suivraient les deux éléments développés plus haut : la progression dans le comblement de nos trous stratégiques et le niveau de maturité de chaque capacité en matière de R&D, production, opération, maintenance, gouvernance et substitution. Ce rendez-vous annuel aurait aussi une fonction politique importante : il éviterait qu'une nouvelle stratégie numérique soit annoncée tous les trois ans sans jamais réellement expliquer ce qu'est devenue la précédente.
Rien de tout cela ne garantit évidemment que nous ferons toujours les bons choix. Mais au moins, nous saurons ce que nous avons choisi de faire, pourquoi nous l'avons choisi, et si nous sommes réellement en train d'y parvenir.
Pour conclure
Je ne prétends évidemment pas que l'ensemble des propositions de cet article doivent être reprises telles quelles. Certaines mériteraient des études économiques beaucoup plus poussées, d'autres nécessiteraient d'être confrontées aux contraintes juridiques européennes, aux réalités industrielles ou simplement à des personnes bien plus expertes que moi sur certaines briques technologiques.
Ce texte doit donc surtout être lu comme un point de départ pour la réflexion. L'objectif est moins de fournir une feuille de route parfaite que de poser quelques questions qui me semblent aujourd'hui essentielles : quelles dépendances sommes-nous prêts à accepter ? Lesquelles voulons-nous réellement réduire ? Où devons-nous concentrer nos efforts ? Et surtout, comment transformer nos discours sur la souveraineté en capacités industrielles durables ?
Je suis convaincu d'une chose : nous ne résoudrons pas ces questions uniquement avec des subventions, des labels ou des déclarations d'intention. Il faudra faire des choix, accepter certaines dépendances, en refuser d'autres, prendre des risques industriels et surtout inscrire ces décisions dans le temps.
Alors ne prenez pas forcément cet article comme la stratégie que la France devrait appliquer en 2027. Prenez-le plutôt comme une invitation à se demander collectivement :
Et si nous creusions ?
Benjamin

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